Le fondement philosophique de l’amitié

Introduction

          « Parler de l’amour selon ses diverses formes est si important dans le monde d’aujourd’hui qui, de fait, semble oublier ce qu’est l’amour véritable et négliger d’en parler d’une manière vraiment philosophique. »[1] Partant de ce constat du père Marie-Dominique Philippe, nous nous demandons si l’on peut véritablement parler philosophiquement de l’amour de nos jours en faisant abstraction de tout ce qu’ont dit les anciens. Certains problèmes modernes et contemporains qui se posent ne peuvent-elles pas trouver des solutions dans une réactualisation de la pensée des anciens et des médiévaux ? C’est dans cette perspective de dynamisme que nous voulons nous situer dans cette réflexion portant sur la « pertinence de la notion d’amitié chez Aristote » telle que formalisée au livre VIII de l’Ethique à Nicomaque. Partant de ce thème, nous voulons mettre en valeur la richesse de la philosophie en convoquant le point de vu des anciens que l’on a tendance  à omettre, considéré comme dépassé. Ainsi, comment Aristote conçoit-il l’amitié ? En quoi cette conception aristotélicienne de l’amitié a inspiré ses successeurs ? Aristote a certes développé sa pensée depuis l’antiquité ; cependant, ce qu’il dit de ce grand bien ne nous servirait-il pas de nos jours ? Pour bien mener notre analyse, après avoir ressorti la conception aristotélicienne de l’amitié avec référence à Platon son maître, nous allons montrer l’orientation qu’a pris ce thème chez quelques modernes et contemporains. Notre réflexion nous mènera vers une actualisation de cette pensée aristotélicienne question d’en ressortir la pertinence au-delà des limites.

I. La conception de l’amitié chez Aristote en rapport avec Platon

En optant de réfléchir sur l’amitié chez Aristote, nous ne saurons omettre le fait que bien avant Aristote, des auteurs ont traité de cette question philosophiquement. C’est pourquoi, afin d’éviter toute segmentation, toute division totale entre la pensée d’Aristote et celle de ses prédécesseurs, nous entendons dans un premier temps présenter un bref aperçu de cette notion chez Platon, maître d’Aristote.

  1. L’amitié chez Platon

Celui que l’histoire de la philosophie reconnaît comme étant disciple de Socrate et maître à penser d’Aristote a mené trois grandes réflexions assez incontournables sur l’amitié. Partant du Phèdre jusqu’au Banquet en passant par Lysis, Platon, puisqu’il s’agit de lui, met en exergue les différentes conceptions habituelles de l’amour afin d’arriver à celle qui est essentielle, digne de ce nom. C’est ainsi que dans Le Banquet, Platon distingue divers types d’amours tels qu’aperçues couramment. Après les différents discours des personnages, Platon estime qu’ils ont parlé de l’amour sans dire ce qu’est l’amour, sa nature véritable. Laissant parler la savante Diotime, Platon à travers Socrate instruit ses interlocuteurs sur l’amour. Il y ressort que l’Amour est ce « démon » qui, se situant entre le monde des mortels et celui des dieux, transmet aux hommes ce qui vient des dieux et aux dieux ce qui vient des hommes.  Il tend vers le Bien éternel. C’est cet Amour qui donne l’élan au philosophe : « l’Amour est amour du Beau ».[2] Il est philosophe. L’Amour est désir de posséder toujours ce qui est bon. Pour Platon donc l’amour nous mène à la contemplation de la Beauté en soi, de la bonté en soi, de l’Idée-même du Beau. Car sans Amour on ne peut y parvenir. Le démon intérieur nous donne ce désir. Par l’aide des dieux, ce démon nous fait élever vers la contemplation véritable.

Partant de cette intuition platonicienne, Aristote au livre huit de l’Ethique à Nicomaque analyse sa propre conception de l’amitié.

  1. Conception aristotélicienne de l’amitié

Au livre huit d’Ethique à Nicomaque, Aristote  commence par souligner l’indispensabilité de l’amitié. Pour lui en effet, l’amitié est « la chose la plus nécessaire à l’existence.»[3] Le stagirite pense que de par notre nature, on ne peut pas vivre sans ami. On aura beau avoir tous les autres biens matériels, argents, luxes, mais si l’on n’a pas d’ami, on perd le goût de vivre, on se sent insatisfait, seul, isolé et sans importance. Ce caractère indispensable de l’amitié s’étend même jusqu’aux animaux.

Aristote distingue trois types d’amitiés : celle fondée sur l’utilité, celle basée sur le plaisir et celle qui existe entre les gens de bien, entre les personnes vertueuses, c’est-à-dire l’amitié véritable. Les deux premières c’est-à-dire celle de l’utilité et celle du plaisir, Aristote les qualifie d’accidentelles, non-essentielles.

  • L’amitié fondée sur l’utilité

Cette première catégorie d’amitié regroupe ceux qui fondent leur relation sur l’utilité réciproque que cette relation leur procure. Dans ce cas,  chacun cherche à obtenir de l’autre un quelconque intérêt. Il s’agit de ce que nous appelons avec Aristote l’amitié par intérêt ou amitié par profit dans laquelle on ne recherche que ses avantages personnels. Or, constate Aristote, « l’intérêt n’est pas quelque chose de permanent ; il varie au contraire selon les moments ».[4]

  • L’amitié fondée sur le plaisir ou l’agrément

          Le second groupe est celui des personnes qui fondent leur amitié sur le plaisir que leur procurent les autres. L’amour fondé sur le plaisir cherche en autrui ce qui est personnellement agréable. Dans ce genre d’amitié, on n’aime pas l’autre pour ce qu’il est, mais, on l’aime parce qu’il nous est agréable, parce qu’il peut nous procurer du plaisir ou tout autre avantage de ce genre.

Dans les deux cas, ces genres d’amitié sont à coût sûr très fragiles dans la mesure où une fois que l’ami qu’on aime n’a plus ce qui nous plaît, on a rien à faire avec lui. Par conséquent, on n’a plus besoin de lui comme ami. Aristote dira que  « l’utile lui-même est susceptible de changer selon les circonstances.»[5] Ce qui revient à dire que le jour que ces amis ne sont plus utiles pour nous ou s’ils ne sont plus capables de nous procurer du plaisir, on les abandonne. C’est dire ainsi que l’amitié fondée sur l’utilité ou le plaisir ne dure pas car une fois que ce qui soutient cette amitié disparait, elle aussi n’existe plus car son fondement n’est plus.

A la question de savoir donc quelle est la vraie amitié qui mérite cette appellation, la réponse d’Aristote est assez claire : « ce sont donc les bons qui sont amis dans le sens rigoureux du terme, les autres ne le sont que par accident et par analogie avec les premiers. »[6]

          Fort de ce constat, nous disons avec Aristote que l’amitié  véritable ne se fonde ni sur l’utilité, ni sur le plaisir. La vraie amitié est celle qui est fondée sur la bonté et la vertu. En d’autres termes, la vraie amitié est celle qui uni ceux qui sont bons et vertueux entre eux. Dans le cas d’espèce, puisqu’ils sont eux-mêmes bons, ils recherchent le bien de leur ami avant le leur. Aristote dira que « vouloir le bien de ses amis pour leur propre personne, c’est atteindre le sommet de l’amitié ».[7] Dit autrement, l’amitié véritable réside dans le fait de recherche prioritairement le bien de l’autre, et non son bien personnel. Seule l’amitié fondée sur le Bien en soi est durable du fait que son fondement réside  dans l’être des amis et non sur des plaisirs fugaces, passagers, momentanés. Puisque ce qui est Bon en soi est Agréable en soi, l’amitié fondée sur la vertu et la bonté atteint la perfection, l’excellence, le sommet de l’amitié. Il serait assez idéal d’avoir de telles amitiés ; seulement, elles sont rares car, les hommes qui sont bons, vertueux, et disponibles pour toute la vie sont rares. Par conséquent, il serait mieux de se rassurer qu’on s’aime et qu’on a confiance « réciproquement »[8], avant d’accepter quelqu’un comme ami. Aristote fait une distinction entre cette amitié qui consiste à aimer l’autre dans son être et celle qui est accidentelle, fugace,  fondée sur le plaisir ou l’utilité.

          Bref, on pourrait considérer que le regard aristotélicien sur l’amitié est moins mystique et plus humain, plus pratique, concret sans toutefois être vulgaire. Ce thème de l’amitié commencé bien avant Platon, développée et réorienté par Aristote aura une continuité avec les épicuriens, les stoïciens, Cicéron[9], puis Plotin, jusqu’aux pères de l’Eglise chez qui Dieu est identifié à l’Amour. Parmi ces pères, l’auteur des confessions a beaucoup réfléchi sur la question de l’amour. Saint Augustin, puisqu’il s’agit de lui, est reconnu pour ses célèbres exclamations : « Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je vous ai aimée tard. Mais quoi! Vous étiez au dedans, moi au dehors de moi-même; et c’est au dehors que je vous cherchais; et je poursuivais de ma laideur la beauté de vos créatures. Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous; retenu loin de vous par tout ce qui, sans vous, ne serait que néant. Vous m’appelez, et voilà que votre cri force la surdité de mon oreille; votre splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement; votre parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour vous; je vous ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix. »[10]

          Si donc le thème de l’amitié a été développé tant dans l’antiquité qu’au moyen-âge avec une orientation plus ou moins changeante, il reste que ce thème traverse ces deux périodes pour être problématisé par les modernes et réactualisé par les contemporains.

II. L’amitié : une réflexion problématique moderne et contemporaine

La notion d’amitié a soulevé de grandes réflexions dans les périodes moderne et contemporaine. La présence d’un ami avec qui on partage son expérience existentielle a eu une connotation tout autre, pouvant entrainer ainsi une certaine déchéance. C’est donc à travers la réflexion sur l’altérité que les auteurs comme Descartes et Husserl, Kant et Scheler, Sartre et Levinas, et Ricœur analysent la question de l’ami, « l’autre que moi ».

  1. L’amitié : une relation intrinsèque du moi et de l’autre

L’amitié développée dans les philosophies modernes a connu une interprétation toute autre que celui des anciens (antiquité et moyen-âge). Ici, elle s’origine d’abord dans le sujet et dans la conscience qu’il a de l’autre. En effet chez Descartes par exemple, c’est à travers l’affirmation du sujet en tant que cogito qui exprime la conscience de soi-même du sujet pensant que l’autre, l’ami peut être postulé. La reconnaissance du « tout autre » chez Descartes est manifeste dans la détermination de l’idée de l’infini des Méditations métaphysiques[11]. Cependant, se définissant par lui-même, l’ego manque d’alter ego ; et de ce fait l’alter ego ne peut jamais être dans son statut originel[12]. Pour lui donc, l’amitié commence dans le sujet lui-même, et c’est dans la découverte de lui-même que le sujet  découvre l’autre.

Chez Husserl, l’amitié est la présence d’autrui en fonction de la perception que moi sujet, j’ai de l’autre. Dans la Méditation cartésienne V paragraphe 42, il soutient que le sens de l’alter ego se forme en moi. La philosophie husserlienne consiste à faire figure de l’autre dans son étrangeté et à identifier en réintroduisant le même : l’autre que moi doit en définitive apparaitre un autre moi, un alter ego[13]. La condition d’apparition d’autrui comme alter ego présuppose une modalité de transfert du moi, de la prise de conscience de mon existence, aux autres qui deviendront aussi des moi. Pour que ce transfert soit possible, il faut une opération de mon imagination au terme de laquelle le là-bas du corps étranger devient mon ici : car c’est en moi que j’éprouve, que je connais autrui[14]. C’est donc à travers la conscience que le sujet a de l’autre que Husserl appréhende l‘amitié.

  1. L’amitié comme manifestation de la reconnaissance d’autrui

Il s’agit de la conception de l’amitié comme une relation entre un moi et un autre qui s’origine hors de moi, un hors de moi ontologique. Nous avons ici les auteurs comme Marx Scheler et Kant par exemple. Pour Scheler, c’est dans la notion de sympathie qui est perception affective des émotions d’autrui que se développe l’idée d’autrui comme différent de moi.

Chez Kant, c’est par la notion de respect  au sein de laquelle émerge l’expérience d’autrui que l’idée d’un autre que moi qui n’est pas moi est mise en évidence. L’amitié se manifeste dès lors chez Kant dans la volonté du sujet à surmonter ses désirs et inclinations particulières en adhérant au principe d’une législation universelle : « agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse de même toujours valoir comme principe d’une législation universelle »[15]. Et c’est aussi dans la notion de fin en soi qu’il admet autrui comme personne : « les êtres raisonnables sont appelés des personnes parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi c’est-à dire comme quelque chose qui ne peut être employé simplement comme moyen »[16]. L’amitié est donc une fin en soi et non un moyen chez Kant.

3.      L’amitié comme conscience et visage de l’autre

L’amitié est la conscience de l’autre pour moi et auprès de moi. Cet autre, l’ami est un visage interpellateur de mon existence, de moi. Nous avons pour cette conception de l’amitié les auteurs comme Sartre et Levinas. Pour Sartre, c’est dans le regard qu’autrui porte sur moi comme objet qui me met en demeure de porter un jugement sur moi-même. Par ce regard, il me révèle à moi comme objet, me fait accéder à la reconnaissance de moi comme ego[17]. Il le dit si bien dans l’Etre et Néant : « j’ai besoin d’autrui pour saisir  plein toutes les structures de mon être, le pour soi renvoie au pour autrui »[18]. Quant à Levinas, autrui apparait comme épiphanie, visage qui ne saurait se réduire à l’agencement des traits. Ce visage s’impose à moi, il me parle, sans que je ne puisse dérober à son appel, à ma responsabilité à son regard. Autrui donc, n’apparait pas au nominatif mais au vocatif. Ici nous sommes toujours otage de l’autre qui m’appelle. Le privilège d’autrui par rapport à moi réside en ce qu’autrui se tient de plus près de Dieu que de moi selon Levinas. Emanant donc de l’infini, autrui me fait prendre conscience de mon imperfection. Cependant c’est dans l’oubli de soi pour le prochain, c’est dans le sacrifice de soi pour l’autre qu’on se rapproche de l’infini.

4.      Paul Ricœur et la dialectique du soi et de l’autre

C’est donc par l’engagement du sujet moral, par opposition à l’agent de l’action quotidienne qui ne fait que déployer son caractère, que Ricœur met en jeu une dialectique du soi et de l’autre que soi telle que l’altérité puisse être constitutive de l’ipséité elle-même : il faudrait alors entendre Soi-même en tant qu’autre. Pour l’auteur, Autrui m’interpelle et me supplie : « Toi, aime- moi ! ». Il met en évidence le concept de sollicitude qui est l’élan de soi vers l’autre qui constitue la réponse à cette interpellation. Dans le cadre de  la sollicitude, c’est l’amitié qui caractérise les relations interpersonnelles et qui permet une égalité entre deux individus uniques. Seule une relation de réciprocité peut instituer l’autre comme mon semblable et moi-même comme le semblable de l’autre : l’estime de soi, loin de replier sur le souci de soi accorde à l’autre les mêmes possibilités d’action et de vie heureuse que pour moi-même. La condition pour que cet autre demeure un autre que moi tient dans cette relation mutuelle qu’est l’amitié où chacun aime l’autre en tant que ce qu’il est (Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 3, 1156 a17). Une telle réciprocité dit-il, suppose d’une part qu’il faut être ami de soi pour être ami de l’autre, c’est-à-dire que l’existence de l’homme de bien soit désirable pour lui-même, et d’autre part que l’homme bon et heureux a néanmoins besoin d’amis. À l’estime de soi l’amitié ajoute, sans rien retrancher, l’idée de mutualité et son corollaire, l’égalité, qui mène sur le chemin de la justice.

De ce qui précède, il ressort que beaucoup de philosophes modernes et contemporains ont repris et traité à leur compte le thème de l’amitié que Platon et Aristote avaient abordé depuis l’antiquité. Ce thème a tendance à transcender les époques pour être toujours d’actualité.

III. Pertinence actuelle

Le thème de l’amitié a certes été développé par Aristote depuis l’antiquité ; seulement, ces questions qu’Aristote a eu à soulever à son époque restent encore d’actualité. En effet, l’on est surpris de constater que les divers degrés d’amitié recensés par Aristote depuis son époque sont très explicites de nos jours encore. Cette intuition aristotélicienne serait d’un grand apport aux  auteurs contemporains qui voudraient bien élaborer des théories à ce sujet. Parvenu à ce stade de notre réflexion, nous voulons ressortir, ou mieux, actualiser cette intuition aristotélicienne tant sur le plan interpersonnel que politique et socio-culturel sur une base éthique. Mais avant cela, soulevons quelques inquiétudes que suscitent en nous cette réflexion d’Aristote.

  1. Quelques « objections »

          Aristote a certes mené une réflexion dont la pertinence ne fait plus d’équivocité. Seulement certains aspects de son analyse poussent à rompre le silence dogmatique pour soulever  quelques interrogations.

          Primo, en analysant les divers types d’amitiés, Aristote arrive à la conclusion que celles fondées sur l’utilité et le plaisir sont les  fausses et il n’admet que celle fondée entre les gens vertueux. Certes, c’est son observation, seulement, ne risquerions-nous pas de sombrer dans une conception figée de l’être humain qu’on reconnait pourtant comme être changeant ?  Bien plus, ne peut-on pas penser à une amitié entre une personne vertueuse et une autre qui ne l’est pas peut-être le vertueux pourrait-il convertir cet « autre » ? Ignorons-nous le changement et la « conversion » ? Aussi, Aristote a fait le grand effort de vouloir  rendre moins mystique et plus humain, plus social l’amitié que Platon a eu tendance à élever à un niveau suprasensible. Seulement, cette amitié qui ne considère plus ni intérêt, ni plaisir quelle que soit la nature est-elle possible ? En d’autres termes, Aristote est-il sortit du platonisme ? Ne peut-on pas le soupçonner lui-même de s’être élevé jusqu’aux idées comme son maître ? Ces objections ne remettent pourtant pas en cause la pertinence actuelle des thèses aristotéliciennes.

  1. Pertinence au plan social et relationnel

 De nos jours, nous pouvons constater que de plus en plus, les gens aiment les autres non pas pour ce qu’ils sont ou pour le bien de l’autre, mais par intérêt. Autrement dit, de plus en plus on ne cherche pas de nos jours une amitié pour de bonnes raisons : pour vivre ensemble et en communion par exemple; on contacte plutôt les amitiés juste pour profiter de l’autre, pour profiter des biens d’autrui, pour exploiter autrui. Pour preuve, quand un individu n’a pas de moyens ou s’il est matériellement pauvre, il n’a pas le même nombre d’amis que s’il devenait riche. Dans la société, on observe que quand quelqu’un est matériellement riche, avec une fonction sociale prestigieuse, il a beaucoup d’entourages, et il se dit qu’il est assez « aimé » ; dès qu’il n’occupe plus ces fonctions, plusieurs de ses « prétendus amis » l’abandonnent subitement. Ceci revient à dire que l’amitié utilitaire existe bel et bien de nos jours.

L’amitié fondée sur le plaisir occupe aussi une place de choix dans notre société actuelle. En effet, le simple constat que l’on peut faire surtout chez les jeunes, dans les milieux scolaires et plus encore dans les universités, c’est qu’ils contactent très souvant les amitiés juste pour la jouissance, le plaisir, pour « profiter de la vie » comme on l’entend dire très souvent. De nos jours, trouver deux jeunes personnes qui s’aiment effectivement n’est pas chose facile : ils peuvent le proclamer facilement par les paroles (« je t’aime »), mais, tout ce qui les uni, ce n’est que le plaisir. Si l’un des deux venait à être défiguré ou mentalement malade, cette amitié disparait elle aussi. Aristote aura donc raison de traiter cette amitié d’accidentelle, de fugace, de momentanée.

S’il est vrai que l’amitié par plaisir et par intérêt occupent une place de choix dans notre société actuelle, il reste que c’est celle qu’Aristote qualifie de parfaite qui doit normalement guider nos amitiés. Mais, l’amitié parfaite, fondée sur la recherche du bien de l’autre est si non rare, du moins très peu. Mais, nous pensons toujours que toute relation « amicale » qui se base sur l’intérêt personnel ou le plaisir est fausse et ne mériterait pas d’être qualifiée d’amitié. Du moins, c’est la fausse. Avant de s’engager dans une relation d’amitié avec quelqu’un, il faut se rassurer de ses motivations personnelles et surtout être assez prudent dans le choix de ses amis. Ce texte, loin d’être dépassé,  est d’autant plus important qu’il nous donne le vrai sens de l’amitié.

Comme l’a si bien souligné Marie-Dominique Philippe, « la dégradation du véritable amour est-elle la chose la plus terrible : quand l’amour se dégrade, au lieu d’élever l’homme, il l’étouffe, l’enfonce dans sa misère, dans ses limites. »[19] Face à ce constat, une réflexion nous parait importante : comment restituer à l’amour, ce prestigieux joyau, toute sa pertinence que les anciens ont si bien magnifié et thématisé ? Nous pensons que la philosophie contemporaine a encore un grand champ de recherche devant elle, recherche qui pourrait consister en une restitution philosophique du véritable sens de l’amitié, une réflexion qui pourrait dépasser  le cadre familial et interpersonnel pour s’élargir jusqu’à l’échelle internationale.  Dans un monde où l’individualisme s’est installé confortablement, un monde où les inégalités ont tendance à s’accentuer, un monde où la question de l’éthique relationnelle tend à disparaitre, ne faut-il pas faire appel à la notion d’amitié développé par les anciens ?

  1. Perspectives internationale et interculturelle

          L’amitié dont nous parle Aristote nous appelle à un dépassement du cadre  du renfermement sur soi, du cadre solitaire pour penser l’amitié véritable dans notre monde où dans les relations internationales et surtout interculturelles, c’est la domination, l’intérêt, le profit qui sont les mots d’ordre. En effet, comment penser les relations entre les peuples basées sur l’amitié véritable ? Yves Viltard s’interroge en ces termes : « Dans ces conditions, dans quelle mesure les RI peuvent-elles tirer un profit heuristique d’une attention portée à la notion d’amitié, et plus particulièrement, à travers les usages que les acteurs en font aujourd’hui au plan international ? »[20] En d’autres termes, comment repenser une nouvelle conception des relations interindividuelles et interculturelles sur des bases plus humaines et humanistes ? L’une des solutions serait de passe par l’amour, l’amour de l’autre, cet autre comme moi, l’amour d’autrui. Cela nous éviterait beaucoup de scandales, beaucoup de carnages comme ce fut le cas lors de la « dernière solution » qui marqua l’extermination six millions de juifs, par  les nazis.

Pour un monde plus humain, il serait recommandable que les relations internationales ne soient plus fondées uniquement sur le profit ou l’intérêt strictement particulier, mais, sur l’amicalité, la sincérité au nom de l’humanité que tous les peuples partagent. Cette amicalité peut se manifester à travers le secours apporté aux pays en difficulté, l’aide sincère et franc aux nations éprouvées. C’est d’ailleurs dans cette logique que se situe Luc ferry qui parlera du «  deuxième humanisme » qui est selon lui « un humanisme de la fraternité et de la sympathie ». Il convient ainsi de lutter contre l’indifférence[21] pour enter plutôt dans  une logique de fraternité véritable. C’est un projet certes à tendance utopique, mais sa réalisation serait d’un grand apport à toute l’humanité. C’est dire donc que l’amitié est  un thème sérieux qui doit être pris au sérieux pour un véritable épanouissement intégral de l’homme. Voilà pourquoi, ce thème mérite d’être actualisé encore dans le champ philosophique, avec pour référence les anciens.

Conclusion

          En fin de compte, il convient de rappeler que notre réflexion a porté  sur la pertinence de la conception aristotélicienne de l’amitié développé au livre VIII de l’Ethique à Nicomaque. Pour ce faire, afin d’éviter de faire entorse à l’histoire de la philosophie, nous avons commencé par rappeler la conception platonicienne de l’amitié avant d’atterrir chez Aristote. Ayant distingué trois types d’amitié chez Aristote (celle de l’utilité, du plaisir et des gens vertueux), notre réflexion a continué avec des auteurs qui ont abordé ce thème tant au moyen-âge mais surtout dans les périodes dites moderne et contemporaine. Notre réflexion s’est achevée sur une actualisation de cette pensée certes ancienne, mais toujours nouvelle. Le constat est donc clair : on ne peut effectivement philosopher en faisant fît de ce que les anciens ont déjà dit. Les philosophes modernes et contemporains doivent énormément aux anciens qui avaient si bien théorisé et thématisé des questions hautement philosophiques comme l’amitié. Cette redécouverte de la richesse de la philosophie à partir de son histoire confirme le fait que la philosophie est allergique à toute tentative de segmentation, de découpage exclusiviste de chaque période philosophique. La philosophie  est ainsi inséparable de son histoire et les questions actuelles peuvent trouver solutions dans l’antiquité ou le moyen-âge.

Par Achile Igor Benam et collectif

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Bibliographie

Œuvres

  • ARISTOTE, Ethique à Nicomaque (trad. Richard Bodéüs), Paris,
  • AUGUSTIN (Sain), Confessions,
  • FERRY L., De l’amour, Paris, Odile Jaco, 2012.
  • KANT E., Les fondements de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Delagrave, Paris, 1974
  • PHILIPPE M.-D., De l’amour, Paris, Mame, 1993.
  • PLATON, Le Banquet, Paris, Les belles lettres, 1992.
  • SARTRE J.-P., LEtre et le Néant, Gallimard, Paris, 1943.

Articles

  • VILTARD Y., « Que faire de la rhétorique de l’amitié en Relations Internationales ? », in Raisons politiques, 2009/1n° 33, p. 127-147.
  • COURTINE-DENAMY S., « Altérité », in Encyclopedia universalis. Dictionnaire des philosophes, préface par André Comte Sponville, Albin Michel, 2011².

[1] Marie-Dominique Philippe, De l’amour, Paris, Mame, 1993,  p. 10.

[2] Platon, Le Banquet, Paris, Les belles lettres, 1992, p.

[3] Aristote, Ethique à Nicomaque (trad. Richard Bodéüs), L. VIII, I, 1155a 5.

[4] Idem, L. VIII, 1156a, 20.

[5] Ibid.

[6]Ibíd., L VIII, IV, 6.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Sur l’amitié.

[10] Saint Augustin, Confessions X, 27,38.

[11] Sylvie COURTINE-DENAMY, « Altérité », in Encyclopedia universalis. Dictionnaire des philosophes, préface par André Comte Sponville, Albin Michel, 2011.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Kant, Les fondements de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Delagrave, Paris, 1974

[16] Ibid.

[17] Op. Cit.

[18] J.-P. SARTRE, LEtre et le Néant, Gallimard, Paris, 1943.

[19] Marie-Dominique Philippe, De l’amour, Paris, Mame, 1993, p. 10.

[20] Viltard Yves, « Que faire de la rhétorique de l’amitié en Relations Internationales ?  »,

Raisons politiques, 2009/1n° 33, p. 129.

[21] Cf. Luc Ferry, De l’amour, Paris, Odile Jaco, 2012, p. 119.

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