Pensée du 22 novembre 15

« L’homme démocratique ne vit qu’au pur présent, ne faisant loi que du désir qui passe. Aujourd’hui, il fait une grasse bonne bouffe arrosée, demain il n’en a que pour Bouddha, le jeûne ascétique, l’eau claire et le développement durable. Lundi, il va se remettre en forme en pédalant des heures sur un immobile vélo, mardi, il dort toute la journée, puis fume et ripaille. Mercredi, il déclare qu’il va lire de la philosophie, mais finit par préférer ne rien faire. Jeudi, il s’enflamme au déjeuner pour la politique, bondit de fureur contre l’opinion de son voisin et dénonce avec le même enthousiasme furieux la société de consommation et la société du spectacle. Le soir, il va voir au cinéma un gros navet médiéval et guerrier. Il revient se coucher en rêvant qu’il s’engage dans la libération armée des peuples asservis. Le lendemain, il part au travail avec la gueule de bois, et tente vainement de séduire la secrétaire du bureau voisin. C’est juré, il va se lancer dans les affaires ! À lui les profits immobiliers ! Mais c’est le week-end, c’est la crise, on verra tout ça la semaine prochaine. Voilà une vie, en tout cas ! Ni ordre, ni idée, mais on peut la dire agréable, heureuse, et surtout aussi libre qu’insignifiante. Payer la liberté au prix de l’insignifiance, cela n’est pas cher. »

Alain Badiou, La république de Platon, Fayard, 2012

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2 responses to this post.

  1. c’est désolant, mais c’est une Vérité…. tant que ce dernier ne sera pas touché avec sa balle dans le Pied, il ne changera ni de conscience, ni de sciences….
    mais, les dés sont jetés… et vivant dans l’illusion, sans Dimension, il sera Mort avant d’être Vivant, n’ayant pas chercher la Vérité… dans son for intérieur…
    sa peur l’emmène ailleurs, et noie sa rancœur … dans l’Erreur…

    Réponse

  2. Trois ans après cette très juste description d’Alain Badiou, et tout de suite après les massacres du 13 novembre qui faisaient suite à ceux de janvier de la même année 2015, je l’ai entendu pendant presque deux heures commenter la nouvelle situation. J’étais d’accord sur presque tout ce qu’il disait, mais j’ai surtout été frappé par l’absence quasi-totale de sa réflexion sur ce qui est pour moi l’essentiel : le rôle de la théologie criminogène dans les meurtres commis au nom de Dieu dans la France de 2015.

    Le caractère « hémiplégique » du raisonnement, de l’analyse et de l’engagement d’Alain Badiou est pour moi tout à fait représentatif de ce qu’est devenue la fausse Gauche intellectuelle en France ces dernières années. Je dis « la fausse Gauche » car je me sens toujours de gauche, aujourd’hui comme à l’époque de ma très lointaine jeunesse militante au sein de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), puis un peu plus tard au PSU.

    La « pensée hémiplégique » est la marque des faux laïcs qui confondent la laïcité avec leur athéisme totalitaire. Ils ne rejettent pas seulement pour eux-mêmes la spiritualité, ils lui refusent le droit à l’existence dès lors qu’elle se dit et se vit comme une spiritualité religieuse.

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